Un regard ouvrier sur le texte des évêques « Retrouver le sens du politique »

livre-cefIl y a peu, les évêques de France ont publié un texte fort sur la politique dans notre pays : « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique ».

A quelques mois des élections nationales de 2017, le conseil permanent de la conférence des évêques de France écrit cette lettre à tous les habitants de notre pays. Chacun d’entre nous est invité à la lire et à en faire sa propre idée. Cette lettre a beaucoup fait parler dans les médias. Elle a apporté un vent de fraîcheur au point que le quotidien Libération en a remercié les évêques au nom de la République.

Dans ce texte les évêques dressent un constat alarmant sur notre société française. Le contrat social sensée unir les citoyens autour d’un projet commun et d’un vivre ensemble ne fonctionne plus. La politique et les politiques déçoivent et les frustrations, de plus en plus grandes, fracturent le lien social et attisent les peurs et les rejets. Les personnes du milieu ouvrier et des quartiers populaires sont les premiers à vivre ces réalités.

Les évêques portent également un regard d’espoir en soulignant les forces de notre pays et en rejetant vigoureusement les tentations identitaires et la peur de l’autre en affirmant notamment « Il ne faudrait pas que les recherches et affirmations d’identités débouchent sur des enfermements identitaires. Plus que d’armure, c’est de charpente que nos contemporains ont besoin pour vivre dans le monde d’aujourd’hui ».

Dans ce texte, les évêques pointent du doigt une question fondamentale, celle du travail. La Mission Ouvrière du diocèse de Lille vous propose la relecture de son Délégué Diocésain, Stéphane Haar, sur le texte des évêques au regard de la réalité du milieu ouvrier et des quartiers populaires sur cette question du travail.

Le chômage : la grande injustice de notre société

Les évêques voient juste quand ils affirment « la grande injustice – qui devrait être davantage la priorité absolue de notre vie en société – est le chômage ».
Ils enfoncent le clou en affirmant « La situation est encore plus grave pour tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ne se sentent plus partie au contrat. Ce sont tous ceux qui sont exclus du système, les chômeurs en fin de droit, les sans domicile fixe, personnes vivant dans la précarité, qui se retrouvent  »au bord du monde » ». Puis le texte cible la question du chômage des jeunes. «  il y a également la grande difficulté pour les jeunes d’accéder au marché du travail. Beaucoup ont le sentiment que cette société n’a pas besoin d’eux, ne leur fait pas de place sauf pour financer la retraite de leurs aînés ».

Attentifs aux réalités ouvrières et à la vie des plus petits, l’épiscopat français dresse un constat qui tape dans le mille. Les relectures et les partages menées par l’ACO ainsi que les enquêtes de la JOC ces dernières années partagent le même constat. Le chômage de masse et la précarité du travail ont un impact destructeur sur les travailleurs et sur leur familles. Quels projet faire sans travail ? Quel avenir ? Quelle confiance en soi et en la société ?

La fabrique des invisibles

Le chômage et la précarité transforment peu à peu ceux qui sont la force vitale de ce pays en  »invisibles » qui ne comptent plus et ne sont pas entendus. Ainsi l’insécurité professionnelle devient une insécurité sociale puis une invisibilité citoyenne.

Les évêques soulignent cette réalité « C’est une insécurité réelle dans certains cas, parfois seulement un ressenti et une crainte. Ainsi, le travail n’est plus autant protecteur que par le passé, et il n’est plus rare de trouver des familles qui connaissent le chômage depuis deux ou trois générations, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer ».

L’impuissance des politiques

Face à ces difficultés le texte fustige l’impuissance des politiques publiques et la perte de crédibilité du politique qui en découle. « La crise de la politique est d’abord une crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général. Des ambitions personnelles démesurées, des manœuvres et calculs électoraux, des paroles non tenues, le sentiment d’un personnel politique coupé des réalités, l’absence de projet ou de vision à long terme, des comportements partisans et démagogiques… sont injustifiables et sont devenus insupportables ». Ils dénoncent la technicisation de la vie politique qui exclue de facto les gens ordinaires de la citoyenneté. Ils appellent a retrouver le sens du politique car « on ne fait pas vivre ensemble des individus avec de seuls discours gestionnaires ».

Les événements récents de la vie ouvrière ne font que renforcer ce constat. Que ce soit aux hauts-fourneaux de Florange en Lorraine, dans les usines d’Alstom à Belfort ou dans les entreprises du diocèse les pouvoirs publics se sont montrés impuissants contre les délocalisations et les fermetures d’usines. Pire, malgré les flots de contrats aidés et les aides financières déversées par milliards dans les caisses des entreprises par l’état le nombre de chômeurs et de précaire n’a cessé de croître.

Tout est fait pour dire aux travailleurs peu ou pas qualifiés que la France n’a plus besoin d’eux. Et pire que d’en faire des invisibles on veut maintenant en faire de coupables. C’est ce qui ressort des propositions de certains responsables politiques qui veulent contrôler les chômeurs, les faire travailler bénévolement et lutter contre la fraude. Une fraude bien évidemment due à la mauvaise volonté des plus pauvres.

L’analyse lumineuse du pape François

Bref, on ne peut que saluer la justesse des constats des évêques sur la question de l’emploi. Mais on peut aussi regretter qu’ils s’arrêtent à l’orée de cette problématique fondamentale et n’osent pas aller aux causes, aux origines du problème.

Face au chômage et à la précarité, nos évêques sont même un peu ambiguës quand ils dénoncent la « juridicisation croissante de notre société » et appellent à « sortir du « tout juridique », et de la logique exclusive du contrat qui prévoit tout, pour retrouver des espaces de créativité, d’initiative, d’échanges, de gratuité… ». Si cet appel a du sens dans le domaine sécuritaire, dans le monde du travail il pose de vrais questions car la réduction, voir la suppression des normes et notamment du code du travail, est une revendication ancienne du patronat. Or comme le disait le grand penseur chrétien Henri Lacordaire « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Il en est malheureusement de même face au chômage et à la précarité.

En effet, si le chômage est élevé, si les injustices grandissent, si le contrat social est mis à bas ce n’est pas un problème pour tout le monde. Certains en pâtissent et d’autres en profitent. Certains en sont responsables et d’autres le subissent.

Sur cette question l’encyclique Evangelii Gaudium du pape François apporte une analyse lumineuse : « De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse en soit une. Voilà l’exclusion. On ne peut plus tolérer le fait que la nourriture se jette, quand il y a des personnes qui souffrent de la faim. C’est la disparité sociale. Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. Comme conséquence de cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans voies de sortie. ».

Le pape ose dénoncer ce qui détruit vraiment le contrat social : « Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. S’ajoutent à tout cela une corruption ramifiée et une évasion fiscale égoïste qui ont atteint des dimensions mondiales. L’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites. Dans ce système, qui tend à tout phagocyter dans le but d’accroître les bénéfices, tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue ».

Ainsi à l’approche des élections à venir, la Mission Ouvrière du diocèse de Lille invite chacun à lire le texte des évêques et à en partager les constats. Puis à lire l’encyclique « Evangelii Gaudium » et à en partager l’analyse. Nous sommes surtout invité à agir au quotidien comme le font les jocistes qui organiseront le 15 avril 2017 à Paris un grand rassemblement national sur le thème « Dignes et travailleurs ».

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